Accord d’accueil des immigrants expulsés des USA : la RDC à vendre ? Jusqu’où ira le pouvoir de Tshisekedi ?Tribune de Patrice NYAMBA LOFUNGOLA, chercheur en économie publique
Par Corinne Ontande | Actungolo.com
Il y a des décisions qui engagent un pays. Et il y a celles qui l’humilient, qui le compromettent.
Si le communiqué du 5 avril 2026, attribué à Patrick MUYAYA, Ministre de la Communication et Médias, relatif à l’idée d’accueillir des migrants expulsés des États-Unis par Trump en République démocratique du Congo, n’est pas un poisson d’avril, une telle décision, prise sans débat public réel, fragilise davantage la confiance entre l’État et la population et hypothèque une fois de plus l’avenir de notre nation.
Car derrière le langage diplomatique, derrière les promesses de coopération et les arrangements négociés dans l’ombre, une vérité brutale se dessine : certains veulent faire de la RDC le réceptacle des indésirables d’autrui.
Il faut appeler les choses par leur nom. Ce projet ne relève ni de la solidarité internationale, ni d’une vision humaniste des migrations. Il relève d’une logique de sous-traitance politique dans laquelle les grandes puissances délocalisent leurs problèmes vers des États plus faibles, plus pauvres et plus vulnérables.
En d’autres termes, Washington chercherait à se débarrasser de ceux qu’il ne veut plus, et Kinshasa serait priée d’en assumer le coût humain, social, sécuritaire et politique.
Une telle perspective est déjà choquante en soi. Elle l’est encore davantage lorsqu’on la replace dans la réalité congolaise.
Car de quel pays parle-t-on ? D’un pays en paix, doté d’institutions solides, d’une administration efficace et d’un appareil sécuritaire maîtrisant pleinement son territoire ?
Évidemment non. On parle d’un pays traversé par une crise profonde de gouvernance, rongé par des fragilités structurelles, miné par les groupes armés à l’Est comme à l’Ouest, dont l’État peine déjà à répondre aux besoins élémentaires de sa propre population.
On parle d’un pays où des millions de citoyens vivent dans la précarité, où les déplacés internes se comptent par millions, où l’autorité publique demeure contestée sur de larges portions du territoire.
Et c’est dans ce contexte que l’on envisagerait d’ajouter une nouvelle charge, non pas pour répondre à un besoin national, mais pour satisfaire les priorités migratoires d’une puissance étrangère, mieux, d’un homme, en l’occurrence Donald Trump.
Cette question est politiquement discutable, moralement troublante et stratégiquement dangereuse.
Le plus inquiétant est que cet accord potentiel intervient dans un climat politique déjà lourd.
Il surgit au moment où le pouvoir de Félix Tshisekedi affiche sa volonté de changer la Constitution et est soupçonné par une partie de l’opinion de vouloir, à l’issue de ce changement de la Constitution, s’octroyer un troisième, quatrième, voire un cinquième mandat.
Le slogan de son Ministre de la Jeunesse et des Sports, Didier BUDIMBU, lancé publiquement devant le Président Tshisekedi, en est révélateur.
Au moment où les tensions institutionnelles alimentent la méfiance, une telle initiative ne peut qu’approfondir le fossé entre dirigeants et dirigés.
Elle donne l’image d’un pouvoir davantage préoccupé par sa crédibilité et ses intérêts auprès de ses partenaires extérieurs que par son contrat de confiance avec la nation.
À quoi joue donc le régime ? À acheter du soutien diplomatique en échange d’une concession sur la dignité nationale sous l’autel des intérêts individuels ? À troquer la souveraineté du pays contre quelques avantages financiers, quelques hypothétiques promesses sécuritaires, quelques gestes de Washington ?
Ce serait là un marché de dupes.
Car l’argument économique, lui aussi, est d’une faiblesse confondante. On nous dira sans doute qu’un tel accord apporterait des financements, de l’aide, des investissements, peut-être même un renforcement de la coopération bilatérale.
Mais quel pays sérieux peut évaluer un dossier de cette gravité en ne regardant que l’argent promis ?
Depuis quand une compensation financière suffit-elle à effacer l’incapacité administrative, l’instabilité sociale, la corruption endémique et les risques sécuritaires qu’un tel dispositif ferait peser sur le pays ?
La RDC manque d’écoles, d’hôpitaux, de logements, d’emplois, de routes, de structures d’accueil pour ses propres citoyens.
Son administration est souvent lente, désorganisée, sous-équipée. Sa gouvernance reste affaiblie par la corruption, le clientélisme et l’improvisation.
Dans ces conditions, qui peut croire sérieusement que l’État congolais serait capable d’organiser, d’encadrer, de suivre et d’intégrer des personnes expulsées depuis les États-Unis, parfois sans liens sociaux, culturels ou linguistiques avec le pays d’accueil ?
Cette question n’est pas technique. Elle est explosive.
Car lorsqu’un État faible accepte des charges qu’il ne peut pas absorber, la facture finit toujours par être payée par la société. Par les frustrations locales. Par les tensions entre populations. Par les crispations identitaires. Par l’extension des marchés parallèles, des réseaux criminels et des trafics.
Dans un pays déjà fracturé par la guerre, la pauvreté et la défiance, cette politique pourrait devenir une étincelle de plus dans une poudrière déjà allumée.
Et puis il y a l’essentiel : la dignité.
Un grand pays ne se résume pas à la taille de son territoire ou à la richesse de son sous-sol. Il se mesure aussi à la manière dont ses dirigeants défendent son honneur.
La RDC a trop longtemps été traitée comme une réserve à exploiter, un espace à piller, un théâtre d’ingérences et d’arrangements conclus sans son peuple.
Accepter aujourd’hui d’en faire un dépôt pour expulsés étrangers reviendrait à prolonger cette histoire d’abaissement.
La RDC a besoin de partenariats, oui. Elle a besoin d’alliances, d’investissements, de coopération sécuritaire, de soutien diplomatique.
Mais elle n’a pas besoin d’un rôle subalterne dans la gestion des angoisses migratoires occidentales.
Elle n’a pas besoin d’être utile aux autres au prix de sa propre fragilité.
Elle n’a pas besoin d’un accord qui donnerait à l’étranger l’image d’un pays disponible pour toutes les externalisations, pourvu que le prix soit jugé acceptable par ceux d’en haut.
Il faut le dire avec force : un État qui ne contrôle pas entièrement ses frontières, qui ne protège pas efficacement ses citoyens de l’Est à l’Ouest, du Nord au Sud, un État qui peine à assurer les services de base et qui traverse des tensions politiques internes ne doit pas s’engager dans une entreprise de cette ampleur.
Ce n’est ni de l’ouverture, ni du pragmatisme. C’est une fuite en avant.
Refuser un tel accord ne serait pas un acte d’hostilité envers le monde, moins encore envers le pouvoir en place.
Ce serait un acte de lucidité et de responsabilité envers la nation.
Car la RDC, pendant plus de 30 années, a payé et continue à payer le prix de cette naïveté consécutive à l’accueil des réfugiés hutus rwandais, dont se sert le régime de Kigali aujourd’hui pour justifier toutes les atrocités par lui commises à l’Est de notre pays.
La priorité de la RDC ne doit pas être de soulager Trump de ses expulsés.
Elle doit être de reconstruire l’État, de rétablir l’autorité publique, de sécuriser le territoire, de consolider les institutions et de répondre enfin aux besoins du peuple congolais.
Le reste n’est que diversion. Et parfois, la diversion porte le masque de la coopération.
