Joseph Kabila : Dix-huit (18) ans pour bâtir un état, et aujourd’hui, l’urgence de le sauver ?
Écrit par Osée Ngolo LaPlume Engagée |
Journaliste et analyste politique |
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Quand un ancien président dénonce les faiblesses de son pays, l’Histoire lui demande aussi ce qu’il a fait lorsqu’il disposait du pouvoir de les corriger.
Il existe une différence fondamentale entre constater les défaillances d’un État et expliquer pourquoi, après dix-huit années à sa tête, ces défaillances demeurent. C’est précisément à cette frontière que le discours de Joseph Kabila rencontre son propre bilan.
L’ancien président de la République démocratique du Congo affirme que « le Congo est en péril » et présente son salut comme une urgence nationale.
La formule est grave. L’inquiétude mérite d’être entendue. Mais elle appelle une interrogation autrement plus profonde : comment un homme qui a dirigé la RDC de 2001 à 2019 analyse-t-il aujourd’hui les fragilités structurelles qu’il avait lui-même la responsabilité de combattre ?
Dix-huit ans, ce n’est pas une parenthèse dans l’histoire d’une nation. C’est presque une génération. C’est le temps de former des officiers, de professionnaliser une armée, de moderniser l’administration, de consolider la justice, de renforcer les institutions et de poser les fondations d’une économie capable de transformer les immenses richesses du sous-sol congolais en prospérité pour sa population.
Pourquoi, après dix-huit ans, la question de la sécurité nationale demeurait-elle aussi préoccupante ?
Pourquoi les Forces armées de la République démocratique du Congo n’avaient-elles pas encore atteint le niveau d’organisation, d’équipement, de cohésion et d’autonomie stratégique auquel aspire légitimement une nation de la dimension du Congo ?
Pourquoi les institutions demeuraient-elles exposées aux crises politiques, aux rapports de force et aux contestations de leur indépendance ?
Pourquoi un pays aussi riche en ressources naturelles n’avait-il pas réalisé une transformation économique à la hauteur de ses potentialités ?
Ces questions ne constituent pas un procès d’intention. Elles relèvent du droit élémentaire des Congolais à examiner le bilan de ceux qui ont exercé l’autorité publique.
Il serait intellectuellement malhonnête de nier les circonstances exceptionnelles dans lesquelles Joseph Kabila a accédé au pouvoir : un pays déchiré par la guerre, des territoires occupés, des institutions fragilisées et une souveraineté nationale profondément éprouvée.
Il serait tout aussi réducteur d’effacer les avancées intervenues sous sa présidence, notamment le processus de réunification, la Constitution de 2006, les cycles électoraux et l’alternance présidentielle de 2019.
Mais reconnaître les acquis d’un règne n’interdit pas d’en interroger les insuffisances. Au contraire, c’est précisément ce qui distingue l’analyse historique de la fidélité partisane.
La RDC a connu, durant cette période, des rébellions successives, des crises sécuritaires persistantes dans l’Est, des tensions électorales et de nombreuses controverses relatives à la gouvernance et aux libertés publiques.
Ces réalités invitent à examiner les responsabilités de chaque époque, sans prétendre que les difficultés actuelles seraient exclusivement imputables à un seul dirigeant.
Joseph Kabila est parfaitement fondé à critiquer la gestion de son successeur. La liberté de parole ne disparaît pas avec la fin d’un mandat présidentiel.
Cependant, la crédibilité d’un diagnostic politique se mesure aussi à la capacité de son auteur à reconnaître les limites de son propre bilan.
L’ancien chef de l’État affirme vouloir revenir prochainement pour expliquer ce qu’il entend faire.
Cette annonce ouvre un débat essentiel.
Que propose-t-il aujourd’hui qui n’ait pas déjà été envisagé pendant ses dix-huit années de présidence ? Quels obstacles l’avaient empêché de mener certaines réformes jusqu’à leur terme ? Quelles leçons tire-t-il des décisions prises sous son autorité ? Et surtout, quels engagements nouveaux pourraient convaincre les Congolais que les erreurs du passé ne se reproduiraient pas ?
La question de l’alternance mérite également une réflexion.
Joseph Kabila a participé à une transition présidentielle historique. Ce fait appartient désormais au patrimoine institutionnel congolais. Mais l’alternance ne s’arrête pas à la transmission du pouvoir. Elle implique également la consolidation d’une culture politique dans laquelle anciens et nouveaux dirigeants peuvent diverger sans fragiliser les institutions ni compromettre les intérêts supérieurs de la nation.
Les désaccords entre Joseph Kabila et Félix Tshisekedi doivent donc être examinés à la lumière des faits, des engagements politiques et des responsabilités de chacun, plutôt qu’à travers des accusations générales de trahison qui exigeraient des preuves précises.
Le Congo ne gagnera rien à remplacer l’obligation de résultats par une compétition permanente de reproches.
Le pouvoir actuel doit répondre de ses décisions, de ses engagements et de ses résultats. L’ancien pouvoir doit accepter l’examen de son héritage. Quant aux responsables politiques qui aspirent à orienter l’avenir du pays, ils doivent présenter des propositions dont la faisabilité peut être appréciée par les citoyens.
Car la souveraineté ne se proclame pas uniquement dans les discours. Elle se construit dans les casernes, les écoles, les hôpitaux, les tribunaux, les entreprises et les institutions.
Une armée respectée ne naît pas d’une déclaration patriotique. Elle résulte d’investissements durables, d’un commandement professionnel, d’une discipline rigoureuse et d’une stratégie nationale cohérente.
Un État fort ne se résume pas à l’autorité de son président. Il repose sur des institutions capables de fonctionner indépendamment des hommes qui les dirigent.
Et une nation prospère ne se mesure pas à l’abondance de ses ressources naturelles, mais à la capacité de ses gouvernants à transformer cette richesse en progrès social.
Voilà pourquoi le débat ouvert par Joseph Kabila dépasse largement sa personne et celle de Félix Tshisekedi. Il touche à la responsabilité historique de toute une génération de dirigeants congolais.
Le peuple n’a pas seulement besoin de savoir qui a raison dans la confrontation politique actuelle. Il doit pouvoir comprendre pourquoi certaines promesses ont échoué, quelles réformes ont été abandonnées, quelles décisions ont aggravé les crises et quelles solutions peuvent véritablement changer la trajectoire du pays.
Au fond, une question résume toute cette réflexion :
Si le Congo est aujourd’hui en péril, quelle part de ce péril trouve ses origines dans les décisions prises hier, quelle part résulte des choix d’aujourd’hui, et quelles responsabilités chaque dirigeant est-il prêt à reconnaître ?
L’Histoire n’accorde pas d’immunité au passé. Elle n’offre pas davantage de dispense au présent.
Dix-huit années de pouvoir ne sauraient être effacées par dix points de discours. Et les responsabilités d’aujourd’hui ne sauraient être dissimulées derrière les insuffisances d’hier.
C’est à cette double exigence que la République doit soumettre ceux qui l’ont gouvernée, ceux qui la gouvernent et ceux qui prétendent contribuer à son redressement.
Car le véritable courage politique ne consiste pas seulement à dénoncer ce qui va mal. Il consiste aussi à expliquer ce que l’on a fait, ce que l’on n’a pas réussi et ce que l’on aurait dû faire lorsque l’on détenait le pouvoir de changer les choses.
