La SNEL a-t-elle pris l’initiative de louer un « POWER BANK » aux kinois avec son bateau-centrale de 135 MW ?

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Par Osée Ngolo LaPlume Engagée | Actungolo.com | +243834344477

Présenté comme une « bonne nouvelle » pour Kinshasa, le projet de centrale électrique flottante de 135 MW annoncé par la SNEL mérite mieux qu’un communiqué enthousiaste. Derrière ce gigantesque « power bank » flottant promis à la capitale se posent des questions techniques et financières auxquelles il faudra répondre avant de sabrer le champagne.

La SNEL annonce des discussions avec l’entreprise turque Karpowership autour d’une centrale flottante d’une capacité initiale de 130 à 135 MW, destinée à produire de l’électricité à Matadi pour renforcer l’alimentation de Kinshasa.

Sur le papier, 135 MW supplémentaires peuvent évidemment contribuer à soulager une capitale confrontée aux délestages.

Mais une centrale flottante n’est ni un barrage ni une nouvelle source naturelle d’énergie. C’est essentiellement une centrale thermique installée sur un navire : des moteurs ou turbines entraînent des alternateurs pour produire l’électricité. Et une centrale thermique a besoin d’un combustible.

C’est précisément là que commence la vraie discussion.

135 MW : la puissance impressionne, mais combien coûtera l’énergie ?

Prenons volontairement un scénario théorique au diesel, uniquement pour mesurer l’ordre de grandeur et non pour prétendre connaître les conditions du futur contrat.

Avec une consommation spécifique hypothétique de 185 grammes de combustible par kWh, une centrale délivrant continuellement 135 MW pendant 24 heures produirait :

135 000 kW × 24 h = 3 240 000 kWh par jour.

La consommation théorique correspondante serait :

3 240 000 kWh × 185 g/kWh = 599 400 kg de diesel par jour.

Avec une densité approximative du gasoil de 0,84 kg/litre, cela représenterait environ :

599 400 ÷ 0,84 = 713 571 litres par jour.

Au prix de détail actuellement fixé à 2 635 FC le litre dans la zone Ouest, la simple multiplication donne un ordre de grandeur vertigineux.

Sur la base des 713 571 litres de gasoil par jour obtenus dans notre simulation, la dépense théorique en carburant atteindrait environ :

  • Par jour : 1,88 milliard de FC, soit environ 829 000 USD ;
  • Sur 30 jours : 56,4 milliards de FC, soit environ 24,87 millions USD ;
  • Sur une année de 365 jours : 686,3 milliards de FC, soit environ 302,63 millions USD.

Ces conversions en dollars sont effectuées au cours moyen officiel de la Banque Centrale du Congo du 1er octobre 2026, soit 1 USD = 2 267,80 FC.

Autrement dit, dans ce scénario purement théorique d’une centrale fonctionnant au diesel, à pleine puissance de 135 MW, 24 heures sur 24, la seule facture de carburant pourrait franchir la barre symbolique des 300 millions de dollars par an, avant même d’intégrer d’autres charges éventuelles liées à l’exploitation, à la maintenance, aux lubrifiants, au personnel, au transport ou aux différentes obligations contractuelles.

Attention : ces montants ne constituent pas le coût annoncé du projet Karpowership. Ils résultent d’une simulation destinée à mesurer un ordre de grandeur à partir d’hypothèses précises : fonctionnement au diesel, consommation spécifique de 185 g/kWh, pleine puissance permanente et achat du gasoil au prix de détail retenu.

Le contrat réel pourrait fonctionner au gaz, au fioul ou selon une autre configuration ; le combustible pourrait être acquis à un tarif de gros très différent ; le bateau pourrait ne pas fonctionner constamment à 135 MW ; et les modalités commerciales peuvent profondément modifier la facture.

Mais justement : la SNEL doit maintenant fournir ces informations.

Quel combustible sera utilisé ? Quel sera son prix ? Qui le fournira ? Qui le paiera ? À quel facteur de charge fonctionnera la centrale ? Quel sera le prix du kilowattheure acheté à Karpowership ? Quelle sera la durée du contrat ? Combien coûteront la location, l’exploitation et la maintenance ?

Sans ces réponses, annoncer seulement « 135 MW » revient à présenter la puissance de la batterie sans montrer son prix de recharge.

Un « power bank » géant pour Kinshasa ?

L’expression peut faire sourire, mais elle pose une véritable question de politique énergétique.

La SNEL veut-elle résoudre une difficulté structurelle avec une solution essentiellement transitoire ?

Une centrale flottante peut parfaitement constituer une solution d’urgence. Karpowership exploite d’ailleurs déjà ce modèle ailleurs en Afrique. L’entreprise indique notamment fournir 135 MW en Côte d’Ivoire dans le cadre d’un contrat de quatre ans signé en 2022.

Le problème n’est donc pas l’existence du bateau.

Le problème est de savoir pourquoi, combien de temps et à quel prix la RDC devrait y recourir.

Inga est là. Alors où se trouve réellement le goulot d’étranglement ?

Avant de louer de nouveaux moyens de production, une autre question mérite d’être posée : le déficit de Kinshasa provient-il exclusivement d’un manque de production ?

Qu’en est-il des transformateurs, sous-stations, câbles, lignes de transport et réseaux de distribution ?

Quelle quantité d’énergie disponible aujourd’hui ne peut pas être correctement acheminée jusqu’aux consommateurs en raison des limites du réseau ?

Si le véritable problème se situe également dans le transport et la distribution, ajouter 135 MW à l’entrée sans renforcer suffisamment le réseau en aval risque de ne traiter qu’une partie du mal.

La SNEL reconnaît elle-même que son modèle économique est sous contrainte et que des investissements importants sont nécessaires pour maintenir ses actifs existants.

Produire davantage est nécessaire. Être capable de transporter et distribuer correctement cette énergie l’est tout autant.

Et les solutions congolaises durables ?

Voilà également le débat que cette annonce devrait provoquer.

Pourquoi ne pas publier parallèlement un véritable comparatif économique entre cette centrale flottante et des investissements permanents dans l’hydroélectricité, le solaire, le stockage et surtout la modernisation du réseau ?

Les rivières N’Djili et N’Sele peuvent-elles techniquement accueillir des aménagements hydroélectriques significatifs ? Cela doit être déterminé par des études hydrologiques et de faisabilité, et non affirmé sans données. Mais précisément, pourquoi ne pas étudier sérieusement ces possibilités et publier les résultats ?

Une infrastructure permanente construite en RDC peut également développer des compétences locales, créer des emplois et laisser au pays un actif productif après amortissement.

Le bateau, lui, repartira un jour.

Et où en sont les projets photovoltaïques annoncés pour Kinshasa ?

La question des investissements solaires mérite également d’être posée.

Des projets photovoltaïques sont actuellement documentés autour de Kinshasa, notamment une centrale de 35 MWc annoncée dans le cadre de Kinshasa Kia Mona et un projet de 6 MWc à l’Université de Kinshasa, dont l’étude d’impact environnemental et social a été publiée.

La SNEL et le Gouvernement gagneraient donc à dresser publiquement l’état d’avancement de l’ensemble des projets énergétiques annoncés pour la capitale : capacités prévues, financements mobilisés, calendriers, travaux réellement exécutés et dates de mise en service.

Car le Congolais ne veut plus seulement connaître ce qui est annoncé.

Il veut savoir ce qui fonctionne.

Teddy Lwamba doit sortir la calculatrice avant de sortir le chéquier

Le Directeur général de la SNEL, Teddy Lwamba, a parfaitement le droit de rechercher une solution rapide au déficit énergétique de Kinshasa. C’est même sa responsabilité.

Mais rechercher l’urgence ne dispense jamais d’examiner l’économie du projet.

Avant tout engagement définitif, la SNEL devrait donc rendre publiques au minimum les principales données permettant d’évaluer cette opération : coût du kWh, combustible retenu, responsable de son approvisionnement, durée contractuelle, puissance effectivement garantie, coût global prévisionnel, mécanisme de paiement et investissements nécessaires pour acheminer les 135 MW de Matadi jusqu’aux consommateurs kinois.

Car une centrale flottante peut être une excellente solution d’urgence si son coût est maîtrisé et si elle s’inscrit dans une stratégie globale.

Elle peut aussi devenir extrêmement coûteuse si l’urgence sert à repousser les investissements structurels dont le réseau a besoin.

Voilà pourquoi la vraie question n’est pas :

« Le bateau peut-il produire 135 MW ? »

La vraie question est :

« Combien coûtera réellement chaque kilowattheure livré au Kinois, pendant combien de temps, et qu’aurions-nous pu construire durablement avec la même somme ? »

Tant que la SNEL n’aura pas répondu publiquement et chiffres à l’appui à ces questions, ses 135 MW resteront une promesse de puissance, pas encore la preuve d’une bonne affaire pour la République.

Et si Kinshasa doit effectivement louer son gigantesque « power bank » flottant, que la SNEL commence au moins par montrer aux Congolais le prix de la recharge.

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