Sénégal : Sonko à l’Assemblée nationale, simple hasard politique ou stratégie bien calculée ? (Tribune de Rewil BOLIO)
Depuis plusieurs jours, la scène politique sénégalaise est dominée par une question devenue centrale : Ousmane Sonko peut-il devenir président de l’Assemblée nationale ?
À première vue, cette hypothèse pourrait apparaître comme un simple repositionnement politique après son départ de la Primature. Mais au regard de l’architecture institutionnelle sénégalaise, cette possibilité soulève également des interrogations plus profondes sur les équilibres du pouvoir au sommet de l’État.
Car dans le système constitutionnel sénégalais, la présidence de l’Assemblée nationale n’est pas une fonction symbolique. L’article 33 de la Constitution du Sénégal précise que le président de l’Assemblée nationale assure l’intérim du chef de l’État « en cas de démission, d’empêchement ou de décès » du président de la République.
Autrement dit, celui qui dirige l’Assemblée nationale se retrouve constitutionnellement placé dans l’ordre de succession présidentielle.
Cette réalité institutionnelle explique pourquoi les spéculations autour d’une éventuelle arrivée de Sonko au perchoir dépassent largement le simple cadre parlementaire.
Dès lors, plusieurs lectures politiques émergent.
La première consiste à voir dans cette hypothèse un mécanisme de stabilisation interne du pouvoir. Après les récents bouleversements politiques, une redistribution des responsabilités pourrait permettre de préserver les équilibres au sein du camp présidentiel tout en maintenant Ousmane Sonko dans une position institutionnelle stratégique.
Mais une autre lecture, plus politique, nourrit aujourd’hui les débats : et s’il existait un accord tacite entre le président Bassirou Diomaye Faye et son ancien Premier ministre ?
Cette interrogation prend de l’ampleur dans certains cercles d’analyse politique. Pour certains observateurs, l’éloignement de Sonko de l’exécutif pourrait ne pas signifier une rupture, mais plutôt une réorganisation du pouvoir entre les deux principales figures du régime.
Dans cette perspective, l’Assemblée nationale deviendrait alors une nouvelle base institutionnelle pour Sonko, sans pour autant remettre officiellement en cause l’autorité présidentielle.
Mais une troisième hypothèse circule également dans les débats politiques : Ousmane Sonko cherche-t-il à reprendre la main après son départ de la Primature ?
Pour certains analystes, une arrivée de Sonko à la tête de l’Assemblée nationale pourrait être interprétée comme une manière de conserver son influence politique et de demeurer au cœur du pouvoir malgré son éloignement de l’exécutif. Dans plusieurs systèmes politiques africains, le Parlement constitue souvent un espace stratégique de repositionnement pour les figures politiques majeures.
Toutefois, parler de « revanche » ou de « vengeance politique » reste, à ce stade, une interprétation. Aucun élément officiel ne permet d’affirmer l’existence d’une confrontation ouverte entre les deux hommes. Les deux responsables politiques appartiennent toujours au même camp, et aucune rupture formelle n’a été annoncée publiquement.
Cependant, une autre question, plus sensible encore, circule dans les débats publics : une arrivée d’Ousmane Sonko à la tête de l’Assemblée nationale pourrait-elle, à terme, ouvrir la voie à une accession à la présidence de la République ?
Sur le plan constitutionnel, il convient de rappeler que l’Assemblée nationale ne peut pas renverser le président de la République pour de simples divergences politiques. L’article 101 de la Constitution précise que le chef de l’État n’est responsable que « en cas de haute trahison ». Sa mise en accusation doit être votée par l’Assemblée nationale à la majorité des trois cinquièmes avant un jugement devant la Haute Cour de Justice.
Néanmoins, le président de l’Assemblée nationale demeure la personnalité appelée à assurer l’intérim en cas de vacance du pouvoir. Ce détail institutionnel suffit aujourd’hui à alimenter de nombreuses spéculations politiques.
Faut-il alors croire à un scénario préparé à l’avance ? Le président va-t-il démissionné ?
À ce stade, aucun élément officiel ne permet de confirmer l’existence d’un quelconque accord politique caché entre les deux hommes. Toute affirmation catégorique relèverait davantage de l’interprétation que du fait établi.
Mais une chose reste certaine : au Sénégal, la bataille politique semble désormais se déplacer du terrain gouvernemental vers le terrain institutionnel.
Et dans cette nouvelle configuration, chaque mouvement politique sera observé comme une pièce potentielle d’un jeu de pouvoir beaucoup plus vaste.
Rewil BOLIO MR.
Journaliste et Analyste Socio-politique
